Les Cahiers d'études d'Olivier Pons

Ce blog est le récit d'une pérégrination, à la fois intérieure, spatiale et temporelle. Intérieure, car le but recherché est une meilleure reconnaissance de soi, en tant qu'esprit incarné soumis aux lois d'un monde mû, a priori, par la violence. Spatiale, car les révélations surgissent au travers de situations, qui, elles, ont besoin d'un lieu, d'un théâtre, pour s'exprimer. Temporelle, car la finalité n'est pas tant la connaissance de soi, mais plutôt la démarche entreprise, le chemin suivi, l'évolution accomplie, pour l'atteindre.
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Quand Bacchus honore Janus

, 14:05 - Lien permanent

Le premier janvier est aussi associé à la fête du dieu bifrons, dont l'un de ses visages regarde l'année écoulée, quand l'autre se projette dans la future. Mais la plupart des mortels l'ignorent et préfèrent rattacher le Nouvel an à la mort d'un pape, Saint-Sylvestre, et transformer ainsi la nuit du changement d'année en une bacchanale. C'est l'occasion de se réunir entre amis autour d'une table bien garnie, agrémentée de breuvages bien vineux. Mais cette année, une convive artificielle s'est invitée.

2019 se termine, et un club sportif organise sa dernière rencontre de l'année. Chacun a cuisiné des plats et emporté quelques bouteilles. La table est dressée et le barbecue allumé. Les convives s'assoient et débouchent les bouteilles. L'heure est à la détente, chacun oublie pendant quelques heures son quotidien. Les sujets de discussion sont légers. On parle de sport, certes, mais aussi de thèmes plus futiles. Seuls les sujets gras ou fâcheux sont exclus, car chacun veut offrir aux autres le meilleur de lui-même.

Au son des derniers râles de l'année agonisante, les bouteilles entament un ballet qui ira crescendo, de la timidité jusqu'à la frénésie. Et c'est là qu'elle est apparue, froide, au milieu des vapeurs éthyliques qui altèrent les esprits, là, où jadis, les œnologues amateurs se querellaient sur les qualités d'une boisson, que leurs papilles saturées ne pouvaient plus apprécier.

L'œnologie, est une science complexe où le praticien utilise ses sens, et en particulier l'odeur et la vue, pour analyser un produit qui évolue dans le temps. Son analyse se porte aussi bien sur un vignoble  que sur une bouteille consommée à l'occasion.

"Elle", c'est une application sur un téléphone cellulaire connecté. A l'instar des radars routiers qui lisent la plaque minéralogique d'un véhicule pour en extraire les références du propriétaire afin de le sanctionner, elle :

  • photographie l'étiquette de la bouteille,
  • ressort son descriptif avec les saveurs contenues dans le vin,
  • et le note de 1 à 5.

Même présentée sous la forme d'un gadget, sa présence à une table modifie clairement les comportements, et, de facto, les rapports sociaux.

En effet, comment dire que le vin servi est une infâme piquette, lorsque sa note est de 4,5 ? Un œnologue vous éclairerait sur le pourquoi de la chose. Une bouteille de grand cru peut tourner au vinaigre si elle a été mal conditionnée. Mais, là, la machine a dit 4,5 : donc c'est un bon vin. De la même façon, comment cacher sa honte, lorsque vous offrez une bouteille avec une note moyenne, mais qui est meilleure que la piquette "première de la table" ? Enfin, celui qui possède l'application détient le savoir aux yeux des autres. Il leur dicte ce qu'ils doivent boire.

Techniquement, la machine n'offre que la vision d'une équipe, celle qui a rédigé les fiches. Mais que dire de son objectivité et de ses compétences ? Qui a rédigé ? Est-ce un comité d'experts, comme dans le classement des grands crus, ou d'un sympathisant, comme  pour le Château Mouton Rothschild, qui bénéficia d'un décret[1] de Georges Pompidou, alors Premier Ministre, et ancien employé de la banque Rothschild[2] ?

Si les fiches sont le fruit d'une collaboration orientée, l'application impose alors une forme de pensée unique au détriment de l'esprit critique individuel. En effet, l'individu ne retiendra plus le nom des caves et des châteaux qu'il a appréciés, mais uniquement la valeur de la note à partir de laquelle la tablée était satisfaite. Inconsciemment, il pénètre dans un segment de clientèle, où son choix dépend essentiellement de l'accord commercial entre le producteur et l'équipe. Il se retrouve enfermé dans un dogme.

Le 33° pape[3] cède la place au dieu bifrons[4] sous les feux d'artifices d'une foule plutôt éméchée. La nuit terminée Bacchus honore Janus, Dieu des commencements et des fins. Aux dernières bouteilles évaluées à la lueur de l'aube, suit l'envolée des premiers points[5] de l'année sous le crépitement des flashs. Elle, tapie dans l'ombre qui nous entoure, surveille tous nos faits et gestes. Sous son masque ludique, elle nous dirige, et sous celui de la sécurité, elle nous sanctionne. Cette année, elle change d'apparence et nous singera de plus en plus.

Impatients, nous attendons son avénement et l'avons déjà baptisée. Cette logique implacable décidera[7] à notre place de ce qui est bon ou mauvais. À y regarder de plus près, nous offrons nos choix à des circuits de silicium, sans voir qu'en fait ce sont autant de grains de sable[6] coinçant l'engrenage de nos vies.

Alors, tel le pendu qui rit sur son sort, levons nos verres à la virtualité aux deux visages, et saluons le règne de  l'IA.


Notes:

[1]  "Ce n’est qu’en 1964 qu’un décret, signé par Georges Pompidou alors Premier ministre, envisage l’organisation d’un possible reclassement. Huit ans plus tard, en 1972, un arrêté autorise enfin la révision du classement de 1855. Et en 1973, Mouton accède enfin au rang de Premier cru classé", explique Sylvain Boivert. - https://www.larvf.com/vin-bordeaux-classement-1855-histoire-medoc-enquete,4517264.asp

[2https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Pompidou

[3] Saint-Sylvestre 1°, décédé le 31/12/335 à Rome. - https://fr.wikipedia.org/wiki/Sylvestre_Ier

[4] Janus, le dieu aux deux visages, fêté le premier janvier. Le mois de janvier est nommé en son honneur.

[5] Ceux des permis. 

[6] Le silicium est la composante majeure du sable.

[7] En 2017, IBM a crée une IA, nommée "WATSON", qui remplace le banquier - https://www.lesechos.fr/2017/10/un-banquier-nomme-watson-184354

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