Olivier, C. PONS : Bonjour Alain. Après une carrière dans l'Éducation nationale, où vous avez enseigné les lettres modernes aux lycéens, étudiants et professeurs de français de l'Océan indien et de l'Afrique de l'Est, vous êtes maintenant à la fois chercheur associé au laboratoire Géo-Science de l'Université de La Réunion, et chargé de mission sur le volcanisme pour la ville de Sainte-Rose. Comment expliquez-vous ce changement ? Est-ce "Le voyage au centre de la Terre"de Jules Verne qui vous a transposé du monde littéraire à celui des volcans ?
Alain BERTIL : Ces deux piliers du volcanisme et de la littérature, qui ont arc-bouté mes parcours de vie n'ont pas fait l'objet de changement et de transposition car il n'y a pas eu de clivage ni de séparation hermétique entre ces deux pôles d'intérêt. Dans une temporalité globale, ces activités ont été menées de front et ont incurvé fortement ma perception du monde. Il faudrait plutôt évoquer la notion de dualisme.
Le statut de chercheur associé et de chargé de mission est la résultante de ce que j'ai pu faire dans le domaine du volcanisme. A aucun moment je n'ai sollicité ces attributions, et jamais je n'ai imaginé que ma passion pour les volcans m'amènerait un jour à de telles sollicitations. Mais je me suis laissé porter et ai accepté ces propositions intéressantes de collaboration avec le monde scientifique.
OCP : Le statut de "chercheur associé" s'apparente plus au bénévole qu'au salarié. En d'autres termes, le temps que vous passez à explorer, filmer, et diffuser votre expérience est un don à l'humanité. Dans un monde mercantile rythmé par la croissance, ce statut aurait tendance à freiner les ardeurs du commun des mortels. Vous, non. Comment l'expliquez-vous ?
AB : Il y a deux raisons essentielles à cela. La première est que, effectivement, je tâche de me tenir à l'écart du mercantilisme. Un de mes principes de base est qu'une passion se partage et ne se vend pas. En cette époque où on milite fortement pour rendre Le Piton de La Fournaise aux Réunionnais, frustrés d'en être autant éloignés par des arrêtés préfectoraux excessifs, il est primordial que l'on sache que je ne me bats pas pour gagner de l'argent mais pour faire en sorte que la population puisse a minima accéder à des photos et des vidéos sans être obligée de les acheter auprès de professionnels de l'image.
Quant au statut de chercheur associé au labortoire Géoscience de l'Université de La Réunion, cette proposition est venue des vulcanologues et géologues avec lesquels j'ai mené plusieurs projets. Ma plus grande richesse à ce sujet, en tant que littéraire, est d'être accepté par la communauté scientifique.
OCP : Vous avez réalisé une dizaine de films, dont les images ont été diffusées, certes, à La Réunion, mais aussi dans l'Hexagone, en Allemagne, et même au Japon. En parallèle, vous animez des conférences auprès d'institutions et d'établissements scolaires. Comment le public accueille-t-il le volcanisme ?
AB : Les enfants ont une curiosité et une fascination insatiables pour les volcans et manifestent un désir constant d'apprendre et de comprendre. Cette notion de transmission de la connaissance est gratifiante pour un conférencier.
Les adultes qui viennent assister aux conférences ou visionner les documentaires ont pour la plupart des connaissances avancées dans le domaine du volcanisme. Je dois anticiper leurs questions en approfondissant constamment mes propres connaissances. Je ne suis donc pas seulement celui qui restitue mais également celui qui est toujours en train d'apprendre. Et ça aussi c'est stimulant.
OCP : Vous avez visité les volcans d'Ethiopie, de Tanzanie, d'Islande,du Chili et de l'Indonésie, et pourtant, vous avez un faible pour le Piton de la Fournaise. Qu'est-ce qui en fait une originalité ?
AB : Notre Piton de la Fournaise n'est pas plus original que les autres volcans que j'ai visités. Le Erta Ale d'Ethiopie contient un lac de lave permanent ; l'Ol Doinyo Lengaï de Tanzanie crache de la lave noire qui devient blanche dès qu'elle a refroidi ; les volcans indonésiens et ceux du Chili sont majestueusement élevés ... et dangereux. Les volcans d'Islande ont cette particuliarité d'être à cheval sur deux plaques continentales qui s'éloignent l'une de l'autre. Et pourtant c'est vrai, j'ai un faible pour le Piton de la Fournaise.
C'est parce qu'il s'agit de ma terre d'origine, dans laquelle je suis profondémment enraciné et qui rejoue en permanence sous mes yeux le scénario des origines de la terre. Les Réunionnais, comme la plupart des insulaires, sont très attachés à leur île. Je ne déroge pas à cette spécificité. La différence avec tous les autres volcans est que je me sens chez moi quand je parcours les vastes étendues du Piton de la Fournaise.
OCP : Le 8 novembre de cette année, vous avez accompagné le Dr. Junichi HARUYAMA dans les tunnels de l'éruption de 2007. Vous avez fait deux films sur cette dernière. Pourriez-vous nous exposer sa particularité ?
AB : L'éruption de 2007 a été surnommée dès les premiers jours "l'éruption du siècle". Elle a produit des phénomènes auxquels l'homme n'était pas habitué : l'effondrement du cratère sommital, la destruction quasi totale de la végétation environnante, atteinte par les pluies acides, la découverte de nouvelles espèces de poissons des grandes profondeurs, la création d'une nouvelle plage de sable d'olivine, l'installation d'un lion de mer sur cette plage, et de faucons venus d'Afrique, etc.
Cela m'a amené à produire deux documentaires. Le premier relate les événements, suivis heure par heure et jour après jour; avec en point d'orgue le registre tragique de l'évacuation de la population du Tremblet.
Le second est une restitution de 10 années de suivi de cette coulée refroidie, sur le registre de la biodiversité qui reprend ses droits.
OCP : Le Dr. Junichi HARUYAMA est un spécialiste des tunnels de lave de la Lune. Il envisage de les utiliser comme lieu d'habitation des premiers colons. D'après votre expérience, comment imaginez-vous les conséquences psychiques d'une vie dans un tunnel de lave ?
AB : Des expériences similaires ont déjà été menées dans des gouffres non volcaniques, dans lesquels des groupes de volontaires se sont isolés pour de longues périodes. Les conséquences ont souvent été très éprouvantes, pour ne pas dire létales dans un cas précis de suicide, avec la perturbation des rythmes circadiens.
On peut aussi citer la période COVID qui nous a fait subir un confinement très strict, à partir duquel on a porté un regard inquiet sur la santé mentale des Français.
Un confinement dans un tunnel de lave, fusse-t-il lunaire, et donc porteur du thème épique d'odyssée de l'espace, risque de ne pas être simple du tout, avec la claustrophobie, la nostalgie de la planète Terre, l'absence de lumière naturelle et un questionnement existentiel anxiogène. Autant dire qu'il faudra avoir des capacités et des qualités hors normes pour palier tous ces aspects destabilisants.
Mais ce n'est pas le seul aspect qui doit nous interpeller. L'homme a pollué l'Antarctique en laissant des tonnes de déchets sur les bases abandonnées, il a pollué l'espace avec maintenant des milliers de débris de satellites en orbite autour de notre planète ; il est fort probable que ces attitudes ne changeront pas en cas de colonisation de la lune. On sera ainsi allé de plus en plus loin dans l'espace avec toujours aussi peu de scrupules quant à la préservation des sites.
OCP : Tout en prenant les mesures nécessaires pour préserver le site, pensez-vous qu'il soit possible d'expérimenter avec une petite équipe, la vie dans un tunnel de lave ?
AB : Oui, c'est tout à fait possible et c'est la raison pour laquelle le Dr. Junichi HARUYAMA est venu se rendre compte de la configuration des tunnels de lave de La Réunion. La mise en place d'une telle expérimentation est technologiquement réalisable.
Mais il ne faudrait pas prendre cela comme un jeu.
Pour la rigueur scientifique, il faudrait fixer les conditions réelles d'un isolement total, avec le recueil de paramètres de tous ordres.
Personnellement, je ne serais pas tenté par une telle aventure de plusieurs semaines en milieu confiné, d'autant que je connais bien l'atmosphère des tunnels de lave de La Réunion.
Ce n'est pas de cette manière que j'ai envie d'apporter ma contribution à ce type d'expérimentation. Les aspects philosophiques de ces projets m'intéressent beaucoup plus.
OCP : Merci Alain d'avoir répondu à ces questions.




une réaction
1 De Guy Pignolet - 16/01/2026, 09:03
Bonjour
C'est avec le plus grand plaisir que je viens de lire l'interview d'Alain Bertil, dont j'apprécie particulièrement la vision philosophique.
Je pense que notre futur présent s'étend à tout le Système Solaire, nous sommes non seulement des Terriens, mais aussi des Solariens, les enfants d'une étoile - - -
Pour revenir à la suite de notre évolution, je pense qu'il faudrait sortir du jeu les politiciens et les financiers qui sont en train de tout casser - - -