14/07/2025.

Prendre son arc, partir à la chasse, et sans décocher une seule flèche, ramener un lièvre pour le manger en civet, telles furent la réalité et la chronologie des faits. Aucune charogne, aucun achat et aucun super pouvoir n'y ont contribué. Ce sont juste quelques événements, en apparence anodins, qui, mis bout à bout, ont révélé le merveilleux.

Tout a commencé en mars 2024. Pour pratiquer la chasse à l'arc, deux documents sont essentiels : le permis de chasser et l'attestation d'avoir suivi la journée de formation obligatoire. Le premier valide l'aptitude à différencier les espèces animales et à avoir une attitude saine avec une arme. Le second présente les particularités de l'arc en action de chasse. L'ordre de leur obtention n'a aucune importance. Il faut juste les posséder tous les deux. Donc, en tant qu'archer, j'ai commencé par la journée de formation obligatoire et c'est au cours de celle-ci que j'ai fait la connaissance d'un Réunionnais, grand et large d'épaules, né et vivant dans le milieu de la chasse. Il voulait s'initier à l'arc. Lors de cette journée, il montra une prédisposition exceptionnelle pour cette arme qu'il découvrait et, naturellement, il s'inscrivit dans un club d'archerie. Depuis, régulièrement nous nous rencontrons sur des parcours 3D[1]. Pendant que je préparais le permis de chasser, lui transformait sa prédisposition en réelle compétence jusqu'à devenir un bon archer. À la fin du mois de novembre 2024, je passais avec succès l'épreuve tant attendue. Avec l'attestation de la journée de formation obligatoire déjà en poche, l'Etat m'autorisait à prélever du gibier avec des flèches !

Deux questions se posèrent alors. Comment fait-on pour repérer une proie et qu'en fait-on une fois tuée ? Les questions peuvent paraître stupides, mais pour la génération "pizza congelée réchauffée au four à micro-ondes", le passage de l'animal vivant au plat cuisiné est juste impossible. En effet, si notre système éducatif nous enseigne le théorème de Pythagore, il ne se prononce pas sur le déplacement, potentiellement triangulaire, du lièvre. S'il nous apprend à décortiquer les équations, il reste silencieux sur l'art du dépeçage et de l'éviscération[2].

Les réponses m'ont été données par le Réunionnais rencontré lors de la journée de formation obligatoire. Il m'invita a une chasse en milieu rural, dans les champs de cannes. Pendant que le Président de la République s'apprêtait à afficher sa fierté devant les chars de combat du Premier Régiment de Chasseurs[3], lui lisait la Nature et révélait dans chacun de ses signes l'histoire qui y était écrite. Il se déplaçait en regardant le sol et s'arrêtait de temps à autre pour examiner quelques crottes. Celles-ci l'informaient sur le sexe et la proximité de l'animal. Par moment, quelques tiges tranchées signalaient un repas récent. À partir de toutes ces informations, il encourageait et guidait ses chiens. Ceux-ci sont les assistants fortement recommandés pour un chasseur. En effet, le lièvre a une activité nocturne et se repose dans un gîte en plein milieu des champs pendant la journée. Se déplacer au milieu des cannes n'est pas aisé pour un homme, alors deux races canines sont utilisées. La première, représentée par un unique spécimen plutôt haut sur pattes sans être un grand chien, a comme rôle d'aller sur le lièvre jusqu'à son gîte. Au fur et à mesure que le chien se rapproche de la proie, le timbre et la fréquence de ses aboiements changent. L'autre race, plus trapue, compose une meute, qui écoute le premier chien. Dès que sa voix change, elle se précipite pour poursuivre le lièvre levé et l'extraire du champ. C'est là que la connaissance du sexe de la proie repérée est primordiale. Face aux chiens, le bouquin fuit et la hase ruse. Elle s'écarte du gîte pour détourner la meute de ses petits, puis elle retourne les voir. De ce fait, pour une femelle, les chiens sont encouragés à ne pas trop s'éloigner, alors que pour un mâle, ils peuvent cavaler sur de longues distances. Et c'est comme ça qu'un premier lièvre est venu vers nous. Deux autres chasseurs nous accompagnaient et l'un d'eux le tua d'un seul coup de fusil, avant de me l'offrir : un geste fort appréciable qui marqua la réponse à la première question.

L'examen du sexe du gibier permit d'éliminer ses traces dans celles relevées. Dans notre cas, il s'est avéré que c'était un mâle coupé ... Comment un animal sauvage, qui n'est pas en contact avec l'homme, peut avoir les testicules coupés, une activité a priori humaine ? La réponse est sidérante. Un lièvre peut se les faire manger par un autre plus dominant. La sélection des gènes par la stérilisation forcée est aussi une activité animale !

La réponse sur l'avenir après la mort fut plus pratique.

"Tu pends le lièvre par le cou et tu verras, la peau s'enlève facilement. Pour le vider, ça pue. Nous, après, on le coupe en petits morceaux. La viande est violacée au niveau des impacts. Tu prends le morceau et tu le mets dans de l'eau vinaigrée avant de le faire cuire. Pour le cuisiner, tu peux le faire en carry ou en civet."

Voilà pour la théorie.

Le lièvre a été pendu par le cou et déjà son odeur était forte, car, en mourant, il s'était sali. Une incision tout autour du cou permit de tirer la peau d'un seul coup vers le bas, ou presque. Une autre au niveau du plexus, ouvrit le ventre. Les mains nettoyèrent les chairs. La carcasse fut rincée, puis découpée. Les plombs ont été retirés et les morceaux violets ont barboté dans l'eau vinaigrée. Un Bordeau médaillé arrivé à maturité et réservé pour une grande occasion scella le choix du plat cuisiné. La seconde question avait eu sa réponse.

C'est alors qu'un phénomène social se manifesta : la rencontre de la vérité et de la crédibilité. Ces deux notions ne sont pas synonymes. Pire, elles sont parfois rivales : la crédibilité voulant effacer la vérité, voire manipuler l'auditoire. Par exemple, une partie du civet a été donnée à un couple. L'une de leurs filles n'a pas cru son père lorsqu'il parlait de lièvre. Pour elle, il avait confondu avec du lapin. De même, ma mère n'a pas cru à cette histoire. Pour elle, je lui racontais des sornettes, au point d'exiger la version d'un tiers de confiance. Mais l'apothéose a été atteinte avec la photographie du trophée. Elle représente un fusil de calibre 20, un arc, une flèche et le lièvre tué au calibre 12, le tout posé sur le capot d'un pick-up. Elle a été diffusée aux chasseurs à l'arc avec comme légende : "Le premier lièvre à la chasse d'Olivier." Il va sans dire qu'elle déclencha un flot de félicitations, au point qu'il a fallu très rapidement rétablir la vérité. L'induction avait forgé une histoire crédible : j'avais tué le lièvre avec ma flèche. Pourtant, la déduction en raconte une autre. Sachant que pour un gibier de cette taille, une flèche traverse l'animal de part en part, vue sa largeur, elle devrait laisser une blessure visible sur la photographie. Or, même en zoomant, on n'en voit aucune. Donc, pour la déduction, le lièvre n'a pas été tué avec la flèche. Le lapin, les sornettes et la flèche mortelle étaient alors plus crédibles que la vérité.

Voilà, ami Lecteur, les événements en apparence anodins. Le merveilleux est constitué des enseignements d'un lièvre coupé pendant les derniers instants de sa vie, dont voici les principaux thèmes.

Tout d'abord, il est clair que le citadin moderne est tellement éloigné de la nature, qu'il en a oublié sa cruauté - car la nature est cruelle - et, de ce fait, les gestes simples qui lui garantiraient sa survie en cas de rupture d'approvisionnement de l'île. Heureusement, le milieu rural en a encore la mémoire et peut les lui transmettre.

Ensuite, le civet a été partagé en huit portions qui ont permis à quatre personnes de consommer en deux repas leur ration hebdomadaire de viande, telle qu'elle est préconisée dans le programme national nutrition santé. De ce fait, ce gibier est sans contexte une ressource alimentaire substantielle, qui mériterait d'être développée.

Enfin, comme la crédibilité est mieux perçue que la vérité, les deux remarques ci-dessus risquent d'être ignorées pendant longtemps, un temps pendant lequel le marché des pizzas congelées et des fours à micro-ondes sera encore florissant. Cependant, rien n'empêche de les appliquer au niveau individuel, en attendant que le "collectif" ne se les approprie.

Notes:

[1]  Entraînement en pleine nature sur des cibles animalières en mousse.

[2]  Quoique, en y réfléchissant bien, les cours d'histoire sur l'Inquisition peuvent être concidérés comme une introduction.

[3]  Si une mouche ne se tue pas avec un bazouka, que chasse-t-on avec un char ?