Olivier C. Pons : Bonjour Junichi-sensei, vous êtes chercheur à la JAXA.Pourriez-vous vous présenter brièvement ?

Dr Junichi Haruyama : Je travaille à l'Institut des sciences spatiales et astronautiques (ISAS), qui fait partie de l'Agence d'exploration aérospatiale japonaise (JAXA), l'agence spatiale japonaise. Je me consacre principalement à la recherche scientifique et à l'exploration de la Lune et des planètes. Je participe également à la formation des étudiants de master et de doctorat en sciences spatiales.

OCP : Pourquoi est-il si difficile de coloniser la Lune ?

Dr JH : La Lune n'a ni atmosphère ni champ magnétique. Elle est constamment bombardée de radiations et de micrométéorites, et sa surface subit d'importantes variations de température.

OCP : L'humanité semble vouloir s'implanter sur notre satellite naturel avant d'aller plus loin, sur Mars. Peut-on envisager de trouver sur la Lune l'oxygène et l'eau nécessaires à la vie, ou faudra-t-il les importer de la Terre ?

Dr JH : L'hydrogène et l'oxygène sont abondants dans l'espace, et l'eau est l'une des molécules les plus faciles à former dans les environnements cosmiques. La Lune possède donc bien de l'eau. La véritable question est de savoir si elle est présente en concentrations suffisantes pour être exploitée. Les données d'observation par télédétection suggèrent la présence d'eau dans les régions constamment plongées dans l'ombre, mais même dans les zones les plus prometteuses, la concentration semble inférieure à 0,5 %. En réalité, il serait peut-être plus réaliste d'extraire l'oxygène du sol lunaire par électrolyse et d'importer de l'hydrogène léger depuis la Terre pour produire de l'eau sur place.

OCP : La sonde SELENE s'appelle en japonais KAGUYA, en référence à Kaguya-hime, une princesse venue de la capitale lunaire, découverte dans une canne de bambou luisant. Est-ce par analogie à ce conte, où le bambou rappelle un tunnel, que la sonde a été ainsi baptisée ?

Dr JH : Non, ce n'est pas exact (rires). « Kaguya » était le surnom choisi lors d'un concours public pour le projet SELENE (Selenological and Engineering Explorer). Au début du projet SELENE, nous ignorions tout des cavernes sous la surface lunaire.

OCP : Vous allez envoyer une autre sonde sur la Lune. Elle s'appelle UZUME, du nom de la déesse de l'Aube. Est-ce une façon d'attirer l'attention de l'humanité sur cette nouvelle ère qui se lève, celle de la colonisation de l'Espace ?

Dr JH : « UZUME » tire son nom d'une déesse qui apparaît dans la littérature japonaise ancienne et qui est associée aux grottes. Son nom complet est « Exploration inédite des profondeurs lunaires de Zipangu ». Il ne fait aucun doute qu'il existe aussi des cavernes souterraines sur Mars, et nous prévoyons également de les explorer à l'avenir. Le « M » d'UZUME représente à la fois la Lune (Moon) et Mars.

OCP : Le site de la Mer de la Tranquillité semble vous intéresser particulièrement. Où se trouve-t-il par rapport au lieu d'alunissage d'Apollo 11, et qu'a-t-il de particulier ?

Dr JH : Dans la Mer de la Tranquillité, nous avons découvert un trou vertical – l'entrée d'une caverne souterraine – grâce à une caméra embarquée à bord de SELENE. Bien qu'Apollo 11 ait également atterri dans la Mer, ce site se trouve à environ 300 kilomètres de là, dans une région aux caractéristiques géologiques différentes.

OCP : Si ce site répond à vos attentes, quelle sera la prochaine étape ? Envisagez-vous une première colonisation humaine ou plutôt de robots androïdes pour préparer les premières installations ?

Dr JH : Nous envisageons que, d'ici les années 2040, non seulement des astronautes professionnels, mais plus d'une centaine de personnes pourraient vivre dans ces cavernes lunaires. Nous espérons y voir s'établir des bases de recherche scientifique et des installations utilisant les ressources et le terrain locaux. En partant de cette perspective, nous devrions commencer à planifier les démonstrations technologiques nécessaires et l'exploration scientifique.

OCP : Pensez-vous que le Japon pourrait réaliser seul un tel projet ?

Dr JH : Un projet aussi ambitieux que l’envoi de l’humanité sur la Lune et au-delà ne peut – et ne devrait – être entrepris par une seule nation, y compris le Japon. Au contraire, grâce à ces expéditions spatiales, nous pouvons montrer aux populations – et notamment aux enfants – l’importance de la coopération internationale et les choses extraordinaires que l’humanité peut accomplir lorsqu’elle travaille ensemble.

OCP : La guerre est présente dans une bonne partie de notre planète. Comment envisagez-vous la coopération entre les gouvernements ?

Dr JH : Les nations et les groupes ethniques continuent d’être divisés par les conflits. Quelle absurdité ! Ce serait merveilleux si, un jour, des gens ordinaires vivaient sur la Lune, contemplaient la Terre sans frontières et prenaient conscience de la véritable valeur de la paix.

OCP : Merci, Junichi-sensei, d’avoir répondu à ces questions.

Dr JH : Merci. Ensemble, visons la Lune et au-delà, en commençant par nous.