Ce dimanche en début d’après-midi, des pratiquants d’arts martiaux se réunissent au dojo municipal pour célébrer la nouvelle année.

Le tatami, un immense rectangle bleu parsemé de zones jaunes, s’étend des gradins jusqu’aux vestiaires, sous le regard protecteur d’un leader évhémère1

Les élèves, habillés de blanc, sont alignés dos aux gradins, selon leur grade. Les débutants sont à l’ouest, et les plus expérimentés, à l’est, plus près du KODOKAN2.

Devant eux, se tiennent leurs professeurs. Sur le bord de droite, les deux doyens de la ligue régionale président, et sur le bord de gauche, une école de kendo en tenue et en armes rappelle les origines guerrières du KAGAMI BIRAKI.

Ce rituel, dont le nom se traduit par « ouvrir le miroir », a été créé au XVIII°s par le Shogun3 TOKUGAWA, et était célébré juste avant de partir à la guerre.

À la fin du XIX°s, Jigoro Kano4 l’adopta dans les dojos.

La tradition veut qu’il soit célébré le onze janvier de chaque année, en ouvrant un tonneau de saké5 (bière japonaise) et en mangeant des KAGAMI MOCHI6 sous les percussions des wadaikos7.

Mais, sous les tropiques françaises, il a été adapté en retenant pour cette année :

- le deux février, pour la date ;

- les jus de fruits tropicaux, pour la boisson ;

- les bonbons-piments, pour les friandises ;

- et le roulér et le kayamb, pour les percussions.

La cérémonie, en elle-même, est une chorégraphie, où s’alternent remises de diplômes et démonstrations des techniques de combat, jadis enseignées aux samouraïs.

Le samouraï est un être qui fascine l’occident. Pourtant, de par sa subordination8 à un seigneur et au respect d’un code moral, il est très proche des chevaliers européens. La différence est sûrement dans le code moral : le Bushido pour l’un, la Bible pour l’autre.

La « voie du guerrier (gentilhomme9) », fait référence, dans son nom, au bushi : un cavalier en armure, armé d’un arc, chargé de défendre un clan.

La cérémonie commence.

Les personnes sur le tatami sont debout avec les talons joints. L’un des doyens invite l’assemblée à observer une minute de silence pour tous ceux qui nous ont quittés l’an dernier.

À quelques kilomètres, encore plus à l’est, au même instant, une autre cérémonie se tient, tel un reflet de la première.

Les convives sont vêtus de noir. Ils se tienent devant une représentation du fondateur de leur religion : Jésus-Christ. Entre eux et la croix, un autel où un ancien vicaire général ordonne la messe.

Devant lui, est présenté un cercueil entouré de couronnes de fleurs. Chacune d’entre elles présentent, sur un ruban bleu en lettres dorées, le nom de la famille qui l’a offerte. On y trouve des notables et même une députée.

Dans la bière, un chef de clan se repose pour l’éternité.

À la fin du XIX°s, son grand-père, Tamoul de Pondichéry et fondateur du clan, quitta sa ville natale, alors française, pour venir travailler dans l’île.

Son père, simple travailleur, avait comme modèle social la vie des propriétaires blancs de Bourbon. Il investissait le fruit de son travail dans le foncier, et développait un commerce pour revendre ses récoltes. À sa mort, chacun de ses enfants10 hérita d’un terrain et d’un camion.

De son vivant, le futur chef préféra aider son père que d’aller à l’école : la terre rapportait suffisamment. Il épousa ensuite une institutrice, qui introduisit l’instruction dans la famille. Ses enfants firent des études supérieures et s’engagèrent dans la vie politique et juridique. Il transforma alors progressivement les champs en logements, avec parfois des combats à mener devant les tribunaux.

Son bushi était un avocat.

Pendant que les deux cérémonies se déroulaient paisiblement chez les héritiers de l’esprit du guerrier gentilhomme et ceux du clan, encore beaucoup plus à l’est, un bateau de soixante-douze Tamouls du Sri Lanka s’approchait de La Réunion.

Soixante hommes, sept femmes et cinq enfants auraient quitté leur île car ils auraient été persécutés par les cingalais. La persécution des Tamouls est rapportée depuis des décennies par la presse internationnale, mais semble être totalement ignorée des médias locaux.

Il est vrai qu’en moins d’un demi siècle, les reporters d’investigations ont été remplacés par des relayeurs d’informations.

N’étant plus éclairée, la population est alors partagée entre l’hospitalité et la défense contre l’invasion : la présence de ce sixième navire sur le territoire en moins de dix mois angoisse.

Chacun laisse, en lui, remonter ses plus sombres pensées, alors qu’une information sincère aurait permis d’opter pour la meilleure solution : aider ou repousser.

Le monde souffre d’une guerre de l’information, et le citoyen ne peut plus se faire une opinion suffisamment fiable pour prendre la moindre décision : il est soumis aux doutes.

Peut-être guette-t-il, en haut d’une colline, une silhouette à cheval, venue lancer quelques traits pour abattre, par la vérité, les intox déversées dans les médias ?

Mais à quoi ressemblerait ce bushi, à l’aube du XXI°s ?

La caricature serait, sans nul doute, l’image d’une personne vêtue d’un jean et d’un hoodie, chaussée de baskets, et protégée derrière un masque de Guy Fawkes, qui, se déplaçant en planche à roulettes ou en vélo, pourrait diffuser, uniquement à l’aide de son smartphone, les mails compromettant une personnalité politique, sur tous les écrans publicitaires d’une ville.

Hélas, cet individu fictif est déjà pourchassé. Trois lois lui barrent le chemin :

- la loi sur le « secret des affaires », qui le sanctionnera pour avoir récupéré des informations liées à la réalisation de contrats ;

- celle sur les « fake-news », qui le sanctionnera pour avoir diffusé une information jugée fausse ;

- et la dernière qualifiée « anti-casseur », qui l’empêchera de porter un masque lors d’une manifestation11.

Non, le bushi de l’infowar est beaucoup plus simple. Il est juste guidé par un sentiment de justice, et, bravant toutes les menaces, jusqu’à y laisser sa vie, il cherche la vérité et fait tout pour la diffuser.

En fait, il accepte juste de passer de l’autre côté du miroir.


1Personne à l'origine de la culture.

2Centre historique du Judo.

3Général en japonais.

4Jigoro Kano (1860 – 1938) : Fondateur du Judo, est salué par tous les judokas avant et après un regroupement (cours, compétitions, cérémonies, …).

5Contrairement au saké chinois, qui est une liqueur consommée en digestif, le saké japonais est un alcool léger qui accompagne un repas, comme le font le vin ou la bière en Europe.

6Patisserie à base de riz gluant.

7Tambours japonais.

8Samouraï veut dire « servir ».

9Traduction littérale de bushido : do, la voie et bushi, le guerrier gentilhomme.

10Une douzaine

11Une des actions des Anonymous est la marche silencieuse avec un masque de Guy Fawkes pour exprimer leur mécontentement.