Les Cahiers d'études d'Olivier Pons

Ce blog est le récit d'une pérégrination, à la fois intérieure, spatiale et temporelle. Intérieure, car le but recherché est une meilleure reconnaissance de soi, en tant qu'esprit incarné soumis aux lois d'un monde mû, a priori, par la violence. Spatiale, car les révélations surgissent au travers de situations, qui, elles, ont beoin d'un lieu, d'un théâtre, pour s'exprimer. Temporelle, car la finalité n'est pas tant la connaissance de soi, mais plutôt la démarche entreprise, le chemin suivi, l'évolution accomplie, pour l'atteindre.
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Piraterie au large de l'archipel des Crozet

, 11:56 - Lien permanent

Les premières traces de piraterie1 remontent à 5000 ans avant J. C., dans le détroit d'Ormuz, là, où sont les émirats. Cette région est couverte d'îlots et de criques, qui sont autant de départs, pour attaquer et piller les navires qui reliaient l'Inde à Babylone. Le butin se composait de marchandises volées et de personnes, revendues comme esclaves, pour servir de main d'œuvre, de  jouets sexuels et d'offrandes aux dieux.

De nos jours, cette forme de piraterie sévit encore. Mais depuis le 10 décembre 1982, date de la création des zones économiques exclusives, une nouvelle forme est née : la piraterie halieutique2. Celle-ci est un type de pêche illicite, où un bateau vient prélever sans autorisation et sans limitation de quota, les poissons vivant dans les eaux d'une nation, qui lui est étrangère. Les réserves de pêches s'amenuisent de plus en plus. Elles offrent alors aux organisations mafieuses une possibilité de diversification.

Les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) bénéficient d'une faune encore préservée, mais déjà l'objet de convoitise. 

18/12/2012, une coque rouillée, proche de l'épave, prépare sa prochaine campagne de pêche. Un palangrier arbore les couleurs de la Corée du Sud.

Son équipage est composé d'hommes de petites tailles et leurs conditions de travail sont très sommaires, au point que l'un d'entre eux se jettera par dessus bord, une fois en haute mer.

Le commandement est assuré par un capitaine, assisté d'un pilote et d'un observateur : de véritables négriers.

Le Capitaine est de taille moyenne et de corpulence plutôt sèche.

Des électrodes sous ses vêtements entretiennent ses abdominaux.

Nerveux et hautain, il n'hésite pas à rappeler qu'il est un homme d'honneur, près au seppuku, en cas de défaillance de sa part.

Son siège est sacralisé et il devient agressif dès que quiconque envisage de s'y assoir.

Le pilote est plus grassouillet, mais pas plus grand.

Il est très calme et veille jalousement sur la barre et l'ordinateur de navigation secondaire : un vrai cerbère.

Quant à l'observateur, sa stature est celle d'un bureaucrate.

Sa place sur un bateau de pêche n'est pas très claire en première approche.

Mais son poste de travail révèle sa fonction à bord : il est l'homme de l'ombre de l'équipage.

Son poste est juste derrière celui du capitaine. Il se compose d'un téléphone par satellite, avec lequel l'observateur s'entretient avec l'armateur, et d'un ordinateur d'où sera extrait la liste des bateaux de tous les gardes côtes, avec leur identifiant AIS.

"AIS" est l'acronyme anglais de "Automatic Identification System", soit "système automatique d'identification" en français. C'est un boîtier électronique dont la présence sur les bateaux est obligatoire, dès qu'ils dépassent une certaine taille. Il émet régulièrement la position du navire qui le porte, sur une fréquence radio (VHF). Les ondes sont récupérées par les gardes côtes, soit à partir des postes de surveillance à terre, soit à partir de leurs bateaux.

Mais dans le cas de l'archipel des Crozet, les côtes sont trop éloignées pour intercepter une onde venant de la limite de la ZEE. Alors, deux satellites, dont les orbites sont légèrement inclinées par rapport à l'axe des pôles, balaient la surface de la Terre.

Leurs trajectoires n'étant pas synchronisées entre elles, ils leur arrivent d'être du même côté de la planète, et dans ce cas, Ils offrent une absence momentanée de surveillance sur une partie du globe.

Or, comme pour tous les satellites civiles, leurs positions sont diffusées publiquement sur Internet.

La fonction de l'observateur est de regarder, sur Internet, où sont ces satellites.

Il communique à l'armateur les états de pêches et reçoit les consignes.

Puis il détermine quand la zone de pêche est sans surveillance.

Il en informe alors le Capitaine, qui anime son équipage et dirige la pêche, conformément à la demande de l'armateur, et pendant toute la durée d'absence de surveillance.

Le Capitaine utilise trois ordinateurs pour la navigation : tous obsolètes.

L'un lui sert de journal de bord, le second, de carte de navigation, et le troisième, à côté de la barre, comme relai au pilote lors des manœuvres de pose et de récupération des lignes.

Dans la mémoire du premier, se cachait une compilation de trois années de pèches entreprises par plusieurs nations. Certaines étaient licites, d’autres non. L'organisation, qui se cache derrière l'armateur, est internationale.

Mais l'heure est au départ.

Ignorant le décret de 2006, qui définit l’emplacement des réserves marines des TAAF, le Capitaine télécharge deux cartes italiennes plus anciennes : l’une de 2004 et l’autre de 2005. Les amarres sont larguées et le cap le conduit droit sur la zone économique exclusive de la France, au large de l'archipel des Crozet.

Il atteint la zone en février et commence à flirter avec la frontière,

L'observateur est à son poste. Il surveille, et le 7/02, le palangrier viole l'espace maritime français, s'enfonce à 10 milles à l'intérieur, pose ses lignes, récolte sa pêche et sort de la zone, juste avant que les satellites le survolent à nouveau.

La prise n'est pas suffisante. Alors, il réitère l'opération les trois jours suivants.

Entretemps, une frégate de la Marine Nationale a repéré trois bateaux de pêche dans la zone.

Elle en prend un en chasse et croise le sillage du sud coréen.

Elle change de cap. Son hélicoptère PANTHER survole immédiatement le bateau pour constater qu'il est bien à l'intérieur de la ZEE.

Les commandos embarquent à bord d'un pneumatique et vont arraisonner le pirate.

Mais avant leur arrivée, le Capitaine efface des ordinateurs toutes les traces des routes illicites.

La frégate déroute le pêcheur et l'escorte jusqu'au port le plus proche.

Le voyage dure quatre mois.

Arrivé à terre, le Capitaine clamera à grand cri son innocence.

Il exposera à la presse sa position : il est victime d’une erreur judiciaire.

Son honneur est en jeu.

Il prouve ses dires en s’appuyant sur des photographies d’écrans de ses instruments de navigation.

Et pour sauver sa bonne foi, il argumentera qu'il n'est pas responsable de la mise à jour des éditeurs de cartes de navigation.

Mais le fait d'avoir effacer les traces dans la précipitation, à provoquer des anomalies de fonctionnement. Celles-ci rendent impossible la sincérité des photographies des écrans.

En effet, que penser de la précision d'instruments de bord qui perdent des points de navigation, omettent d'en enregistrer d'autres, ou se trompent d'une dizaine d'années dans les dates ?

Le verdict tombe.

La cargaison de 7,8 tonnes de légines, estimée à une valeur de 800 000 €, est confisquée par l'État, qui la revendra.

Le bateau, avec son équipage, reprendra la mer après s'être acquitté d'une caution de 300 000 €.

Six mois plus tard, l'affaire sera jugée en appel : le capitaine sera absent et ne donnera aucune nouvelle.

A-t-il dû honorer sa parole en se suicidant ?

L'appel confirmera la condamnation et quelques mois après, la frégate sera victime d'un incendie qui l'endommagera sérieusement.

Était-ce des représailles, envers l'État, pour la perte de 1 100 000 € ?

Le soleil se couche et la brise caresse la jetée.

Entre les couleurs orangées et bleutées de l'eau, une ligne patiente attend.

La canne coincée entre les rochers, un homme surveille les mouvements du flotteur : de lui dépendra son repas.

Un sourire aux lèvres, je pense à ce que sont devenus les trois autres pirates qui n'ont pas été arrêtés.

(1) Pirates et Corsaires, Armel de Wismes, éd. France-Empire, 1999, ISBN 2-7048-0894-5
(2) La piraterie halieutique existe sur une forme beaucoup plus violente, où des bateaux de pêche réguliers sont attaqués par des bateaux pirates. (cf. La piraterie coûte des milliers d'euros )

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